24.04.2011
Mormonisme et protestantisme évangélique
Carter Charles a écrit sur les mormons et l'oecuménisme, relevant les rapports oecuméniques entre les mormons et les autres chrétiens, catholiques et protestants évangéliques (http://cartercharles.hautetfort.com/tag/%C5%93cum%C3%A9ni...). Nous nous focalisons ici sur le rapprochement lent, subtil, mais bien réel, de l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (Église SDJ) vers le protestantisme évangélique. Ce rapprochement s'observe depuis les années 1950.
Ce rapprochement se fait à deux niveaux :
Au niveau doctrinal : dans les années 1950, apparaît une théologie mormone « néo-orthodoxe », en réponse à l’accommodation du mormonisme à la société américaine[1]. Cette théologie mormone s’approche de la théologie protestante néo-orthodoxe, insistant sur la souveraineté de Dieu, la nature déchue de l’Homme et le Salut par le Christ seul. Elle se manifeste, à partir de 1986 et sous la présidence du très conservateur Ezra Benson, par une insistance sur le Livre de Mormon. Cet ouvrage, publié en 1830 au tout début du mormonisme, est en fait, en grande partie, un reflet de la théologie évangélique populaire du XIXe siècle (trinité, insistance sur la conversion personnelle, sacrifice expiatoire du Christ...). La théologie du Livre de Mormon est donc très éloignée des innovations théologiques plus tardives de Smith (pluralité des dieux, possibilité de déification de l’homme, etc.) Le Livre de Mormon est aussi fortement christocentrique[2]. En insistant sur le Livre de Mormon, l’Église SDJ souligne donc son caractère chrétien qui lui fut refusé par les protestants évangéliques au XIXe siècle. En 1982, l’Église SDJ avait déjà ajouté le sous-titre « un autre témoignage de Jésus-Christ » au Livre de Mormon. Paradoxalement, c’est donc en insistant sur le Livre de Mormon que l’Église SDJ se rapproche, lentement mais surement, de la théologie évangélique, basée uniquement sur la Bible.
Au niveau des valeurs : si au XIXesiècle évangéliques et mormons étaient opposés au niveau des valeurs morales, les mormons pratiquant la polygamie, depuis les années 1980 au moins, évangéliques et mormons s’accordent sur de nombreuses valeurs morales, en particulier la défense de la famille « traditionnelle » (défense du mariage strictement hétérosexuel, lutte contre la pornographie, dénonciation des relations sexuelles en dehors du mariage).
Concrètement, ce rapprochement du mormonisme vers le protestantisme évangélique se manifeste par des dialogues entre théologiens mormons (professeurs à Brigham Young University, université de l’Église SDJ) et évangéliques (pasteurs ou professeurs dans des universités évangéliques)[3].En novembre 2004, lors d’une « Soirée d’amitié » entre évangéliques et mormons, le très populaire théologien et pasteur évangélique Ravi Zacharias s’adressa à l’audience mormone et évangélique qui remplissait le Tabernacle mormon de Salt Lake City. Il s’était auparavant entretenu avec Gordon Hinckley, alors président et prophète de l’Église SDJ.
Ce rapprochement entre mormons et évangéliques se manifeste dans l’arène politique par la mise en commun d’énergies au service de la défense de valeurs partagées : ainsi le pasteur baptiste Jerry Falwell tentait-il, en organisant la Moral Majority, d’unir évangéliques et mormons dans la défense de valeurs conservatrices communes[4].
Ce rapprochement subtil de l’Église SDJ vers le protestantisme évangélique se manifeste aussi par une rhétorique. Le mormon Mitt Romney affirmait, lors de sa campagne à l’élection présidentielle américaine, avoir Jésus comme « sauveur personnel »[5], rhétorique propre aux born-again. Et le plus récent manuel d’enseignement missionnaire de l’Église SDJ, mentionne (brièvement, et par une fois seulement, mais quand même), le principe de la « grâce » du Christ purificatrice et salvatrice[6], rhétorique bien protestante absente de la théologie mormone officielle dans le passé.
Pourquoi un tel rapprochement ? De la part des mormons, on pourrait supposer le désir de se faire accepter comme chrétiens respectables. De la part des évangéliques, on pourrait soupçonner une stratégie de prosélytisme qui passe par le dialogue, au contraire des protestants fondamentalistes plus ou moins violemment anti-mormons.
Ce glissement, lent, subtil (il n’est pas revendiqué par l’institution) mais bien réel (il est remarqué par des observateurs), de l’Église SDJ vers le protestantisme évangélique est cependant à modérer. Les dialogues entre évangéliques et mormons ne se passent qu’aux États-Unis d’Amérique. Hors, l’Église SDJ est une église globale, dont la majorité des 14 millions de membres, s’ils suivent les directives des dirigeants américains de Salt Lake City, n’en résident pas moins en dehors des États-Unis d’Amérique. De plus, l’Église mormone continue d’œuvrer à la construction de temples, ouverts aux seuls mormons « actifs » (ceux qui suivent les directives du prophète et président de l’Église, paient la dîme et obéissent aux règles mormones alimentaires et sexuelles). Hors, la théologie du temple est très éloignée de l’orthodoxie évangélique, de part ses rituels inspirés de la franc-maçonnerie[7]et permettant l’ « exaltation », soit la déification d’un couple hétérosexuel marié pour l’éternité dans un temple mormon[8]. Cependant, les rituels du Temple ont connu en 1990 des modifications qui en enlevaient certaines des gestuels les plus maçonniques, comme les signes de pénalité[9]. Et ces rituels, qui ne permettent la déification qu’au mariage strictement hétérosexuel, reflètent les valeurs familiales conservatrices que le mormonisme partage avec le protestantisme évangélique.
17:13 Publié dans Eglise SDJ (mormonisme majoritaire) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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