30.05.2011

M6 et la polygamie des mormons fondamentalistes

L’émission « Enquête exclusive » (M6) a diffusé hier un reportage intitulé « Polygamie : au cœur de l’interdit ». Ce reportage mentionne notamment les mormons fondamentalistes polygames.

Après une très brève mention des mormons fondamentalistes polygames du Canada (sur lesquels la professeur Bernadette Rigal-Cellard a travaillé), on visite rapidement la ville de Salt Lake City (Utah) où se trouve le siège de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (dont le journaliste, alors que le nom de l’Église est filmé sur une plaque apposé à un bâtiment, est incapable de le dire en entier !). Cette excursion rapide à Salt Lake City est l’occasion de nous préciser d’emblée que la polygamie n’est plus pratiquée par l’Église SDJ depuis 1890, mais qu'elle est pratiquée par des fondamentalistes mormons schismatiques.

Les journalistes nous conduisent ensuite à Colorado City, ville à la frontière de l’Utah et de l’Arizona, et siège de l’Église Fondamentaliste de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. On ne sait alors plus très bien si le reportage porte sur la polygamie ou sur les « sectes ». Car à peine entrés à Colorado City, les journalistes nous préviennent : l’Église Fondamentaliste est forte de « 10.000 adeptes coupés du monde ». On apprend que « toute la ville est aux mains de la secte », que « même les forces de l’ordre sont aux mains de la secte », et aussi, quand même, que « toute personne étrangère à la secte polygame est perçue comme un suppôt du diable ». Les musiques inquiétantes qui accompagnent les commentaires journalistiques ne sont pas là pour rassurer. Une visite guidée s’ensuit alors, donnée par un ancien membre, dont les propos vis-à-vis de son ancienne religion et de ses anciens coreligionnaires sont tous négatifs, ce qui n’est pas surprenant, au regard des travaux du sociologue Bryan Wilson sur la figure de « l’apostat ».

Après avoir présenté les accusations et les condamnations qui pèsent sur Warren Jeff, dirigeant de l’Église Fondamentaliste, les journalistes questionnent une jeune adepte qui exprime avec émotion son attachement pour le « prophète ». Encore une fois, rien de surprenant : les fidèles pratiquants montrent souvent un attachement envers leurs dirigeants religieux, comme le prouvent les adeptes du bouddhisme tibétains envers le Dalaï-Lama, ou les catholiques romains envers le Pape, pour qui une prière est dite pendant la messe.

En conclusion de leur très court entretien avec la jeune adepte, les journalistes affirment que l’ « emprise mentale est absolue » sur les fidèles de l’Église Fondamentaliste. On se demande alors comment l’ancien membre qui vient de nous donner une visite guidée de Colorado City a fait pour remettre en cause ses anciennes croyances et quitter son ancienne religion, lui qui affirme être né dans l’Église Fondamentaliste.

Dans le cadre de mes recherches doctorales, j’ai visité la ville de Colorado City, dans laquelle résident deux groupes fondamentalistes mormons (dont l’Église Fondamentaliste). J’ai brièvement discuté avec des membres de l’Église Fondamentaliste. À aucun moment je n’ai eu l’impression d’être un « suppôt de Satan ». Certes, les membres de l’Église Fondamentaliste se montraient discrets, peut-être parfois méfiants, ce qui s’explique sans doute par les nombreuses visites journalistiques qu’ils reçoivent, mais aussi par les raids de police dans le passé (pas si lointain). Mais lors de ma visite de l’épicerie de la ville, je fus traité par les vendeurs, membres de l’Église Fondamentaliste, comme un client normal, tout « suppôt du diable » que je suis. Outre l’Église Fondamentaliste, une autre communauté mormone fondamentaliste réside à Colorado City. J’ai dîné chez une famille polygame de cette communauté, un homme et ses deux femmes, dont une est enseignante. Le repas fut très bon, et il y avait du vin sur la table, car les fondamentalistes mormons, contrairement à l’Église SDJ, peuvent consommer de l’alcool, du thé et du café,  l’interdiction n’étant en place dans l’Église SDJ que depuis l’abandon de la polygamie : ce n’est plus la polygamie qui est alors le marqueur identitaire principal de l’Église SDJ, mais les interdits alimentaires[1]. Lors du repas, l’ambiance fut très détendue, et entre les rires se percevaient des personnalités très différentes. J’ai passé la nuit chez cette famille fondamentaliste. Le « suppôt de satan » s’est réveillé bien vivant, et a même eu droit à un très bon breakfast.

Outre les fondamentalistes mormons membres de l’Église fondamentaliste, le reportage mentionne les « mormons indépendants ». Sans doute les journalistes, qui déjà au début du reportage n’arrivaient pas à dire le nom complet de l’Église mormone majoritaire, voulaient-ils parler des « fondamentalistes mormons indépendants » qui vivent leur religion en dehors de tout groupe, de toute institution.

Les journalistes nous présentent donc Moroni, qui vit avec ses deux épouses et ses enfants en Arizona, et nous affirment que c’est la « première fois qu’un fondamentaliste indépendant ouvre la porte de sa maison ». Eh bien non, ce n’est pas la première fois que Moroni ouvre ses portes à des caméras de télévision, comme en témoigne son blog : Moroni & Family’s TV Experience (http://moroni-family.blogspot.com/). De plus, la chaîne de télévision France 2 nous avait déjà montré une famille de mormons fondamentalistes indépendants (avec qui j’ai passé un mois en Utah/Arizona) lors d’un reportage d’Envoyé spécial à la fin des années 1990. Et la chaîne M6 avait elle-même présenté une famille de mormons fondamentalistes indépendants lors du reportage d’Enquête exclusive sur les mormons (28 novembre 2010).

La seconde épouse de Moroni témoigne que la polygamie est pour elle un style de vie choisi librement sans aucune contrainte, puisqu’elle n’est pas issue d’une famille polygame.  

Les journalistes affirment en fait que chez ces fondamentalistes indépendants, contrairement aux membres des groupes, il n’y a pas de mariages arrangés. Précisons donc que tous les groupes ne pratiquent pas les mariages forcés, comme de nombreuses femmes fondamentalistes en ont témoigné[2]. Et certains membres de groupes, comme ceux des Frères Apostoliques Unis, vivent dans les villes des montagnes rocheuses, parfaitement intégrés, tant socialement que professionnellement, à la société américaine. S’ils se réunissent, c’est seulement à l’Église le dimanche.

Avec ce reportage, M6 a utilisé la recette facile « secte et sexe ». Certes, le reportage précise plusieurs points importants, en particulier le fait que l’Église SDJ ne pratique plus la polygamie depuis 1890 (elle est en fait actuellement l’église la plus strictement monogame et anti-polygame !) et que des femmes fondamentalistes mormones choisissent librement et en toute conscience ce style de vie particulier. Mais M6 aurait pu présenter des mormons fondamentalistes, indépendants ou membres de groupes, en milieu urbain. Lors de mes recherches en Utah et Arizona, j’ai certes côtoyé des fondamentalistes de la région rurale de Colorado City, mais j’ai aussi rencontré des fondamentalistes mormons, indépendants et membres de groupes, à Salt Lake City. J’ai ainsi rencontré un fondamentaliste mormon indépendant, entrepreneur (et amateur de vins, encore !) et une de ses épouses, dans une banlieue de Salt Lake City; dîné avec une femme de polygame, avocate, dans une restaurant de Salt Lake City; et vécu pendant un mois dans la maison d’une famille mormone fondamentaliste indépendante – mais pas polygame –  de Salt Lake City, et dont l’épouse, qui se veut féministe, travaille pour une association qui aide les femmes battues. Sur la polygamie mormone, mentionnons en français l’ouvrage de Jean-François Mayer,  Les Mormons et la Polygamie. Trois textes mormons du XIXe siècle en langue française, précédés d'une introduction à l'histoire et la pratique du mariage plural chez les saints des derniers jours (Fribourg, Les Trois Normes, 1986, 145 p.), et, en anglais, l’étude anthropologique d’Irwin Alman (Université d’Utah) et de Joseph Ginat (Université d’Haïfa) sur la polygamie contemporaine des mormons fondamentalistes (Polygamous Families in Contemporary Society, Cambridge University Press, 2009 [1996], 512 p.). 

Mentionnons enfin que si les fondamentalistes mormons perçoivent tous la polygamie (« mariage pluriel ») comme un commandement religieux, la majorité ne la pratique pas, et que le mormonisme fondamentaliste ne se limite pas à la polygamie, mais contient d’autres aspects hérités du mormonisme du XIX: doctrine d’Adam-Dieu, refus de la prêtrise aux noirs (qui cesse en 1978 pour l’Église SDJ), rituels du temple plus longs, etc. Par ses pratiques et ses croyances, qui ne se limitent donc pas à la polygamie, le mormonisme fondamentaliste se veut l’héritier fidèle du mormonisme de Joseph Smith, mais aussi de Brigham Young et de John Taylor (troisième président de l’Eglise SDJ).



[1] ALEXANDER, Thomas, “The Word of Wisdom: From Principle to Requirement”, Dialogue, A Journal of Mormon Thought, volume 14, n°3, p. 78-88.

[2] BATCHELOR Mary, WATSON Marianne, WILDE Anne, Voices in Harmony: Contemporary Women Celebrate Plural Marriage, Cedar Fort, 2000, 249 p.

Commentaires

Vous écrivez : "dont le journaliste, alors que le nom de l’Église est filmé sur une plaque apposé à un bâtiment, est incapable de le dire en entier !"
puis, plus loin :
"à la limite de l’Utah et de l’Arizona, et siège de l’Église Fondamentaliste de Jésus-Christ des Saints des Derniers. "
*
Il ne manque pas un morceau ?

Écrit par : Baptiste C. | 30.05.2011

Mais oui, c'était le mot "jours" qui manquait ! : "Eglise Fondamentaliste des Saints des Derniers Jours". C'est d'autant plus nul que je me moquai du journaliste incapable de dire correctement le nom de l'église mormone. Bon, je dépose mon CV à M6.

Écrit par : chrystal | 30.05.2011

Excellent décodage, Chrystal!

C'est à croire que M6 n'apprend pas de ses erreurs passées. Ils continuent de prendre les téléspectateurs pour des ânes à leur dire que tout ce qui se passe sur M6 est "EXCLUSIF", c'est du jamais vu, et à faire des raccourcis abrutissant. On se demande ce que cela leur coûterait de faire un documentaire sérieux.

Pour qui comprend l'anglais, on pourra recommander le documentaire de PBS de Helen Whitney, The Mormons (http://www.pbs.org/mormons/view/), très bien accueilli par la critique.

Écrit par : CCharles | 30.05.2011

Merci Carter. Oui, à force de chercher l'exclusivité, l'audimat, eh bien des journalistes en oublient en la précision de l'information. Mais bon c'est un peu leur métier qui veut ça. Et puis je suis aussi un peu journaliste parfois, en recherche de l'exclusivité : j'ai cru pendant 4 ans avoir été le premier et le seul à parler de mormonismeS, pour finalement découvrir que le sociologue Danny Jorgensen mentionne ce terme dès 1995 (« Conflict in the Camps of Israel : The 1853 Cutlerite Schism », Journal of Mormon History, vol. 21, n°1, 1995, p.64).

Écrit par : Chrystal | 30.05.2011

Merci, Chrystal. Vos observations sont vraiment intelligentes. Nous serons probablement toujours mal compris.

Gary Angloamero

Écrit par : Gary | 30.05.2011

Sur "excuisivité": je crois que tu fais un méa culpa qui n'est pas nécessaire. Je pense que le chercheur qui "croit" être dans l'exclusivité n'a rien à voir avec la chaîne de télé qui "affirme" avoir une exclusivité qui n'en n'est pas une.

En même temps, tu mets le doight sur la source du mal: la recherche de l'audimat. La dictature de l'audimat fait dire n'importe quoi aux journalistes et autres intervenants dans les médias. Normal: la pérennité de leurs postes en dépend. Même les animateurs les plus populaires finissent par se faire virer: PPDA sur TF1 ou encore Glenn Beck sur Fox News.

On a l'impression que les médias c'est comme un sport de haut niveau maintenant. Tu dois faire un max d'audimat (et de tunes) en un temps records, "poste éjectable" oblige.

Écrit par : CCharles | 31.05.2011

Ben, peut-etre j'suis pas la premiere polygame Mormon interroge par des journalistes francaises. Mais sans doute j'suis la premiere polygame Mormon qui a fait ses entrevues en francais! ;)

Écrit par : Moroni Jessop | 04.06.2011

Eh non ! Un polygame l'avait fait déjà dans les années 1990 sur la chaine France 2 !

Écrit par : chrystal | 05.06.2011

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