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14/11/2013

L’américanité de l’Eglise SDJ et de la Communauté du Christ remise en question par le chant des fidèles ?

En 1984, le sociologue Rodney Stark, à l’aune des succès numériques de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours, remarquait que le mormonisme est une religion mondiale, et même « la » nouvelle religion mondiale depuis l’apparition de l’islam. Au contraire, nombre d’observateurs ont remarqué que l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours, malgré ses 15 millions de fidèles, n’est pas une religion « mondiale », mais une église « globale » (Davies, 2003 ; Bowman, 2012). Effectivement, l’Eglise mormone de Salt Lake City présente exactement le même produit religieux, conçu par ses dirigeants américains à Salt Lake City, dans tous les pays où elle s’exporte. En ce sens, l’Eglise SDJ peut être considérée comme une sous culture américaine conservatrice (Rigal-Cellard, 2013). Ses fidèles, à Salt Lake City, Versailles ou Tokyo chantent les mêmes cantiques, souvent issus de l’Amérique du XIXe siècle, et accompagnés au piano.  Ils défendent tous les mêmes valeurs de l’Amérique conservatrice, comme la famille « traditionnelle » (monogame et hétérosexuelle). Les mormons de Brazzaville ou de Sandy (Utah) se considèrent tous les descendants – au moins spirituels – des pionniers mormons du XIXe siècle qui ont traversé les plaines étatsuniennes pour s’installer dans les montagnes Rocheuses. Les 50 000 missionnaires mormons à travers le monde enseignent tous la doctrine mormone à partir du même manuel, conçu à Salt Lake City.

Dans une précédente étude, nous opposions trop rapidement une Eglise SDJ « globale » à une Communauté du Christ (CDC) – 200 000 fidèles – véritablement « mondiale » (Vanel, 2012). Nous sommes revenus sur cette conclusion dans notre travail de thèse. Certes, comme l’Eglise SDJ, la CDC affirme être une Eglise « mondiale ». Sans doute suite à un certain adogmatisme, et aussi peut-être car ses moyens financiers ne sont pas aussi importants, elle ne présente effectivement pas la même centralisation. Les membres de la Communauté du Christ en Afrique, en Haïti et en Amérique du sud sont souvent proches de la théologie évangélique conservatrice – et parfois même se définissent comme « évangéliques » – alors que les fidèles « occidentaux » sont plus libéraux, et plus au fait du passé mormon de l’institution (sans toujours s’y rattacher). Ses différences théologiques se manifestent aussi sur les questions éthiques : alors que des conférences nationales de la Communauté du Christ ont récemment accepté le mariage et l’ordination des personnes homosexuelles en Grande Bretagne, en Australie, au Canada et en Afrique, les fidèles africains, haïtiens et sud-américains y sont fermement opposés, au nom d’une lecture conservatrice de la Bible. L’institution promeut aussi un certain multiculturalisme : des chants tahitiens ou africains peuvent être entendus lors des événements qui se tiennent au temple, d’Independence (Missouri), et le dernier livre de cantiques récemment publié par l’institution comprend des chants de tous les continents. Cependant, cette acculturation a ses limites dans la Communauté du Christ, révélant alors plutôt un certain exotisme. Le message institutionnel, tel que défini par les plus hauts dirigeants et les théologiens de l’institution, est donc conçu par des américains, à Independence (Missouri). Libérales ou conservatrices, les Communautés du Christ à travers le monde se définissent toujours avant tout par rapport aux théologies américaines (libérale vs. conservatrice) qui œuvrent à la guerre culturelle étatsunienne (Hunter, 1991). Si le nouveau livre de cantiques contient des chants de différents continents, c’est seulement avec l’aval de dirigeants et spécialistes de la musique, tous américains. Si une chorale tahitienne chante lors de la conférence mondiale, aucune théologie mao’hi n’existe dans la Communauté du Christ de Tahiti – dont la théologie dépend des théologiens d’Independence – au contraire de l’Eglise protestante mao’hi.

Concernant l’Eglise SDJ, on voit apparaître une légère acculturation du mormonisme, au niveau des fidèles. L’exemple d’Alex Boye illustre bien cela. Ce chanteur mormon britannique, dont les parents sont originaires du Ganah, chante sa foi chrétienne mormone en s’inspirant – parfois avec beaucoup d’exotisme – de la culture africaine. Dans le chant « oshe » (merci en yoruba), l’artiste mormon exprime ses remerciements sans instruments, avec sa seule voie. Le clip commence par un proverbe africain : http://www.youtube.com/watch?v=_Rt_tcAI_is. Avec la chanson « Merci mon Dieu », l’artiste s’exprime en créole haïtien : http://www.youtube.com/watch?v=D70lTCpQo2k. L’artiste a chanté ces chansons dans des contextes purement mormons, comme sur le campus de l’université Brigham Young, à Hawaï. L’artiste mormon, qui met tant en valeur ses racines africaines, célèbre aussi avec beaucoup de patriotisme sa patrie d’aujourd’hui : les Etats-Unis d’Amérique, terre promise du mormonisme : http://www.youtube.com/watch?v=d8cq2Fq4Wv8. D’autres artistes mormons avaient aussi quelque peu acculturé le mormonisme majoritaire. Ainsi l’artiste afro-américaine Gladys Knight, qui, suite à sa conversion au mormonisme, a repris des grands classiques mormons, chantés à la sauce negro-spiritual avec sa chorale Saints Unified Voices. Cette appropriation et acculturation du mormonisme majoritaire par des fidèles africains et afro-américains est d’autant plus surprenante que le passé raciste du mormonisme majoritaire n’est pas si lointain : jusqu’en 1978, les Noirs n’avaient pas la prêtrise en mormonisme majoritaire.

Comment l’institution réagit-elle face à ces innovations musicales des fidèles ? D’un côté, l’Eglise SDJ ne cherche pas à bouleverser sa tradition musicale. Ainsi, elle n’a pas ajouté de cantiques africains ou de negro-spiritual à son livre de cantique. Le dimanche, les cantiques ne sont jamais accompagnés de tambour, mais toujours au piano. C’est que, comme les Pères apostoliques cherchaient à promouvoir l’unité de la jeune Eglise chrétienne dans les premiers siècles du christianisme, les apôtres mormons cherchent avant tout à promouvoir l’unité parmi les fidèles mormons de tous les continents. Ainsi, tous chantent et vibrent avec le cantique « Come, Come Ye saints » (Venez, venez, sans craindre le devoir), qui célèbre les pionniers mormons du XIXe siècle : http://www.youtube.com/watch?v=4ia3gYSvG8M. Mais, en dehors du cadre strictement défini par l’institution – la chapelle, le dimanche, ou le temple – les fidèles expriment leur mormonisme à partir de leur propres expériences culturelles, et de leur créativité : ainsi, ces étudiants de l’université (mormone) Brigham Young, qui chantent « Come, Come Ye Saints » avec un air « africain » : http://www.youtube.com/watch?v=971zO_Jpd0A. L’Eglise mormone, encore timidement, promeut aussi un certain multiculturalisme. Elle a produit un clip vidéo dans lequel Alex Boyle et Carmen Rasmussen (une chanteuse mormone américaine) chantent, sur un air contemporain, le chant « Have I done something good ? » : http://www.youtube.com/watch?v=aIeA_5yYgB4. Et le Chœur mormon du tabernacle, qui lors des conférences générales chante des cantiques mormons traditionnels, s’essaient parfois à des airs plus exotiques, comme ce chant nigérian : http://www.youtube.com/watch?v=N9gXWuqZcNw.

 

L’Eglise SDJ et la CDC demeurent, à des niveaux différents, des dénominations étatsuniennes, dont les théologies sont conçues par des dirigeants et des théologiens américains aux Etats-Unis (Salt Lake City et Independence). Les fidèles vivent cependant leur religion plus ou moins à leur façon, et parfois se montrent créatifs en dehors des cadres fixés par les institutions. Alors que ces créativités s’expriment de plus en plus – surtout en mormonisme majoritaire, ou elles restent fidèles à l’histoire mormone, se l’appropriant – le mormonisme connaît une lente mais sûre acculturation. Cependant, pour que l’acculturation s’exprime pleinement au niveau des institutions – et donc dans les publications et discours officiels – il faudra d’abord que ceux qui définissent les théologies ne soient pas toujours des natifs et des résidents de l'Amérique.

05/01/2013

Deux nouveaux apôtres francophones dans la Communauté du Christ

Alors que la Communauté du Christ se prépare à sa conférence mondiale (en avril à Independence, Missouri), Stephen Veazey, « président-prophète » de l’institution a communiqué une « lettre de conseil » : http://www.cofchrist.org/wc2013fr/official/lettre01-2013....

Par ce document, le président de la Communauté du Christ désigne 1 nouveau conseiller dans la Première Présidence et 3 nouveaux apôtres dans le Conseil des douze apôtres. La Première Présidence (composée du « président-prophète » de l’Eglise et de ses deux conseillers) et le Conseil des douze apôtres sont les organes dirigeants les plus hauts placés dans la hiérarchie de la Communauté du Christ (il en est de même dans l’Eglise SDJ).

Parmi les apôtres nouvellement désignés, deux sont francophones. Il s’agit du québécois Arthur Smith et de la tahitienne Mareva Arnaud Tchong. 

« Art » Smith est titulaire d’un Master en théologie (la Communauté du Christ, au contraire des autres mouvements issus de Joseph Smith, tend à favoriser un clergé professionnelle académiquement formé). Les passionnés d’histoire du mormonisme remarqueront qu’il fut membre de la Mormon History Association et de la John Whitmer Historical Association. Comme l’indique la lettre de Stephen Veazey, Arthur Smith parle plusieurs langues, ayant promu le message de l’institution en divers contextes culturelles : Amérique Latine et Caraïbes et Polynésie Française. Smith est actuellement assistant de l’apôtre Carlos Enrique Mejia, originaire du Honduras et responsable de la Communauté du Christ en Amérique Latine. 

Mareva Arnaud Tchong est actuellement présidente de la Communauté du Christ en Polynésie Française. La Communauté du Christ est établie depuis Joseph Smith (1843) dans les îles du Pacifique, et elle comptait en avril 2010 près de 7 500 fidèles[1]. Si pour l’observateur critique la lettre de désignation n’est pas vide d'un certain exotisme idéalisé dans sa description de la Polynésie (« hospitalité », « générosité », « chants », « joie »), il n’en reste pas moins que le moment est « historique » pour l’historien de ce mouvement, et surtout pour les fidèles tahitiens (ou pas) de ce protestantisme progressiste avec le mormonisme en option : c’est la première fois qu’un fidèle polynésien est désigné à une si haute fonction dans la Communauté du Christ,  et ce même alors que l'institution est établie en Polynésie Française depuis ses débuts. Les commentaires de certains fidèles tahitiens et américains sur les réseaux sociaux témoignent de l’enthousiasme que génère cette première désignation apostolique tahitienne :

« Mettons-nous tous à prier pour notre sœur et Présidente qui a été appeler (sic) à servir en tant qu’Apôtre !!! » - Un fidèle tahitien, sur facebook

« Première enfant polynésien appeler (sic) à être apôtre, quelle grâce divine, je serais, à Indépendance (sic) Missouri pour la soutenir » - Un fidèle tahitien, sur facebook

« Merci Seigneur. On a tellement parler (sic) d’un Apôtre Polynésien(e) que aujourd’hui Dieu a bénit (sic) son peuple » - Un fidèle tahitien, sur facebook

« Heureux d’entendre que la Première Présidence de la Communauté du Christ a appelé une dirigeante de Polynésie Française, Mareva Arnaud Tchong, comme apôtre. Pour autant que je sache, elle sera la première personne originaire de Polynésie Française à servir en tant qu’apôtre dans une des Églises de la restauration qui proviennent du mouvement de Joseph Smith[2] » - Un fidèle américain, aussi collègue historien

Et comme le souligne ce fidèle étatsunien, c’est effectivement la première fois qu’une « citoyenne de Polynésie Française » (selon l’expression de Veazey) occupe une place aussi importante dans un mormonisme. Cependant, d’autres français se sont vus remettre des postes importants par les hiérarchies américaines des autres Églises issues de Joseph Smith (mormonismes). Ainsi Gérald Caussé, membre de l’épiscopat président de l’Eglise SDJ depuis avril 2012[3]. Certains français n’ont pas attendu de se faire désigner par leurs supérieurs américains. Ainsi Alexandre Caffiaux, un ancien membre de l’Eglise SDJ, qui dans les années 1960 se converti à l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours (strangites) et, suite à un voyage en Iran, s’affirme ordonné prophète par l’ange Gabriel[4]. Mentionnons aussi Michel Gamiette, qui, suite à son adhésion à l’Eglise SDJ se proclame prophète, et fonde l’Ordre Uni des Saints de Guadeloupe, au sein duquel il pratique la polygamie, abandonnée par le mormonisme majoritaire (qui l’excommunie) en 1890/1904[5].



[1] Courriel de Jennifer Wright, Community of Christ Membership Records, 20/10/2010

[2] “Excited to hear that the Community of Christ’s First Presidency has called the very talented French Polynesian leader, Maureva Arnaud Tchong, to be an apostle. As far as I know, she will be the first person of native Polynesian heritage to serve as an apostle in any of the Restoration churches descended from Joseph Smith's movement.”

[3] Charles Carter, « Gérald Caussé, le français qui monte dans la haute hiérarchie mormone », http://mormonismesocietes.wordpress.com/2012/04/02/gerald-causse-le-francais-qui-monte-dans-la-haute-hierarchie-mormone/.

[4] Vanel Chrystal, « Alexandre Caffiaux : un “prophète” français dans une secte mormone ? », Communication donnée au colloque international organisé par Bernadette Rigal-Cellard « L’évolution du mormonisme, de la secte à l’Eglise, de l’Eglise aux sectes, Université Bordeaux 3, 6 et 7 décembre 2012.

[5] Hurbon Laënnec, « Le concept d’utopie concrète et les nouveaux mouvements religieux de la Caraïbe », Anales del Caribe, 2004 : http://www.casadelasamericas.org/publicaciones/analescaribe/2004/hurbon.htm

16/09/2012

Géographie des religions en mormonisme: l'étude d'Urbain Mbenga

Les mormonismes sont étudiés par les universitaires sous diverses approches: histoire, sociologie, anthropologie (sur les fondamentalistes en particulier). La géographie des religions trouve une place moins importante au sein de la recherche sur les mormonismes, malgré l'étude imposante du géographe Craig Campbell sur l'occupation des divers mormonismes de l'espace urbain d'Independence (Missouri), désigné comme Nouvelle Jérusalem par le fondateur Joseph Smith (Images of the New Jerusalem. Latter Day Saint Faction Interpretations, University of Tennessee Press, 2004.). Ce manque d'études géographiques dans la recherche sur le mormonisme peut surprendre, quand on sait que cette religion, en plus d'avoir créé des temps sacrés (avec le mythe fondateur du Livre de Mormon), a aussi créé des espaces sacrés: dès Joseph Smith, les mormons entendent créer leur Sion en Amérique, qu'ils considèrent comme Terre Promise. Ainsi à Independence (Missouri), Kirtland (Ohio) et Nauvoo (Illinois). Puis, après la mort de Joseph Smith, les mormonismes développent leurs propres espaces sacrés, avec plus ou moins de succès: Salt Lake City pour le mormonisme majoritaire, Independence (Missouri) et Lamoni (Iowa) pour l'Eglise Réorganisée, Voree (Wisconsin) pour le mormonisme strangite, etc... Les mormonismes ont aussi plus ou moins accru leurs assises géographiques à l'extérieur de leur Terre Promise américaine, mais aussi exporter un produit religieux plus ou moins états-unien à l'extérieur des frontières américaines.

Face aux manques de recherches géographiques sur les mormonismes, remarquons l'étude du géographe Urbain Mbenga, dans cadre de son travail de recherches de DEA à l'Université Pédagogique Nationale du Congo (RD). Urbain Mbenga entend y voir "comment la Communauté du Christ [...] s'inscrit dans le paysage métropolitain de Kinshasa" (p.3). Il y retrace en introduction l'histoire de la Communauté du Christ au Congo (RD) et de son implantation à Kinshasa dans les années 1980 sous le nom d'Eglise Restaurée de Jésus-Christ. Urbain s'inscrit dans une géographie des religions dont il retrace l'histoire (p. 8-14), citant les chercheurs Paul Claval, Roland Poutier, Christian Coulon, et Frederic Dejean (http://geographie-religions.com/). Urbain Mbenga s'appuie aussi beaucoup dans son étude sur le paradigme de Chicago, qui présente une approche sociologique de l'espace urbain (p.41-43). Son étude est évidemment agrémentée de nombreuses cartes urbaines, qui ne sont pas sans faire penser aux recherches parisiennes du sociologue Baptiste Coulmont (http://coulmont.com/)

Concernant les faits historiques, remarquons qu'Urbain Mbenga présente aussi une "brève présentation de la Communauté du Christ" (p. 73-75), de la création de l'Eglise du Christ en 1830 par Joseph Smith à la présidence de Stephen Veazey dès 2005, mais sans mentionner un des événements fondateurs de cette dénomination, à savoir la publication du Livre de Mormon par Joseph Smith peu avant l'organisation de l'Eglise. C'est sans doute qu'en Afrique francophone le Livre de Mormon n'est pas utilisé - ou très peu et à titre purement individuel- par la Communauté du Christ, qui est en fait un protestantisme progressiste avec le mormonisme en option. L'ouvrage est en fait très rarement mentionné dans les publications de l'Eglise publiée en son siège d'Independence (Missouri). 

Sur ce rapport de la Communauté du Christ au mormonisme de Joseph Smith, qui s'éloigne du christianisme traditionnel, le géographe Urbain Mbenga, formé aussi à la théologie, remarque d'ailleurs que "les croyances de base de la Communauté du Christ correspondent dans leurs grandes lignes à celles contenues dans 'Le Symbole des Apôtres' approuvé en 325 après Jésus Christ lors du 1er Concile de Nicée, puis remanié en 384 lors du Concile de Constantinople I et adopté par plusieurs églises chrétiennes" (p.81).

L'étude d'Urbain Mbenga nous semble une pierre importante dans la recherche sur les mormonismes, de part son approche (géographique) et son sujet pour le moment jamais étudié académiquement (la Communauté du Christ au Congo DR).